Qui suis-je ?

 

 

Quand j’avais six ans, et que je fréquentais le cours préparatoire, j’ai connu une petite fille de mon âge qui vivait avec sa famille dans un autocar, garé sur un terrain vague. Cette petite fille était généralement mal habillée, et les autres enfants se moquaient d’elle, ce qui m’indignait. Je trouvais leur attitude absurde et stupide. Les enfants se moquaient aussi de moi, parce que je lisais beaucoup et qu’ils me trouvaient différente. Je suis devenue amie avec cette petite fille. Par la suite, j’ai consacré mes efforts à combattre toutes les formes d’exclusion injustes, qu’elles soient liées à l’argent, au sexe, à l’âge, à la couleur de peau, aux croyances ou aux opinions.

Après des études de psychologie clinique à l’Université Paris 7, j’ai accompagné des personnes très âgées, pauvres et isolées, à l’hôpital dans des services de gérontologie, en maison de retraite et en soins à domicile, de 1994 à 2001. J’ai beaucoup appris en écoutant ces personnes me parler de leur vie et du XXe siècle qu’elles avaient traversé en entier. J’ai connu des femmes qui étaient nées au XIXe siècle et se souvenaient des omnibus à chevaux dans Paris, du vacarme de la grosse Bertha, qui se sont battues pour nourrir leurs enfants sous l’occupation, j’ai connu un homme qui a survécu au S.T.O., j’ai connu une très vieille femme qui criait sans cesse « Allô ! » dans les couloirs de l’hôpital et pour qui personne ne décrochait le combiné à l’autre bout du fil…

De 1998 à 2006, j’ai écouté des personnes sans abri en banlieue parisienne. Auprès de ces personnes rejetées de partout, fuyant la violence de conflits armés ou parfois celle de leur famille, j’ai appris qu’on peut être à la rue et garder le sens de l’humour, comme cet homme à qui je demandais bêtement, un matin glacial de janvier, s’il n’avait pas eu trop froid pendant la nuit, et qui me répondit : « Pas du tout ! J’ai dormi dans le carton d’emballage d’un radiateur ! »

La violence, je l’ai rencontrée dans tous mes postes : violence et maltraitance institutionnelle, violence d’une société cynique et individualiste, violence d’une réponse uniquement chimique, médicamenteuse à la souffrance psychique.

Mais partout aussi, j’ai rencontré l’humour, la poésie, la tendresse, ces fleurs d’humanité qui poussent jusque dans les plus petits interstices du macadam.

Je pratique la psychanalyse, c’est dire que mon approche est fondée sur l’écoute respectueuse de la parole du sujet, en y consacrant le temps qu’il faut, plutôt que sur la volonté farouche d’éliminer au plus vite tel symptôme gênant.

Pendant plusieurs années, de 1995 à 2006, j’ai fréquenté la Société de Psychanalyse Freudienne, et suis maintenant membre de la Fédération des Ateliers de Psychanalyse.

Dans mes autres vies, je suis aussi une femme, une mère, peintre et musicienne à mes heures, et professeure de yoga. J’ai exercé les professions de psychologue clinicienne, formatrice, femme de ménage, secrétaire, enseignante, assistante familiale, par goût ou par nécessité.

Qu’il me soit permis, paraphrasant Winnicott, d’exprimer ma gratitude à mes patient·es, qui m’ont tout appris. A mon professeur de philosophie, qui m’a fait découvrir la psychanalyse. A mon analyste, qui continue à me supporter après toutes ces années. A mes collègues, qui m’accueillent et m’ouvrent continuellement des horizons nouveaux. A mes ami·es. A ma fille, mon rayon de soleil. A son père. A mes parents, sans qui je ne serais pas. A vous qui me lisez.